(Par Brigitte Tchibozo-Massou)
«Djomakui dans le Mono et le Couffo, «Tèfu-Tèfu» dans le Plateau, «Wévi Kpa dans l'Ouémé, «Gbogada» dans l'Atlantique, seuls les départements du centre, du septentrion et du littoral sont, pour le moment, hors de portée de l'ulcère de Buruli.
Maladie difficilement curable à l'étape d'ulcère, l'ulcère de Buruli est assimilé à d'autres affections par les populations. Dans les patois nationaux, l'UB est appelé «Djomakui (plaie incurable) dans les départements du Mono et du Couffo, «Tèfu-Tèfu (en comparaison à un « antivol » indigène dans celui du Plateau, «Wévi Kpa» (plaie provoquée par une larve) dans l'Ouémé, et les zones lacustres de l'Atlantique, puis «Gbogada» (plaie béante) dans les zones marécageuses de l'Atlantique.
Les régions d'endémicité au Bénin sont les départements du Sud, puisque le germe vecteur prolifère, pense-t-on, dans les milieux aquatiques et les eaux dormantes ou à débit faible. Les départements du Nord en sont épargnés, de même que celui du Littoral. Les médecins estiment que la salinité des eaux de Cotonou serait à l'origine du zéro cas dans ce département. Plus de 70% de la population béninoise se trouve ainsi exposé à la maladie.
Selon les statistiques avancées par Mme Angèle Azon Kouanou, médecin au service de médecine interne du Centre national hospitalier et universitaire Hubert K. Maga de Cotonou, la prévalence de l'UB au Bénin est de 180 pour 100.000 habitants dans les régions ayant connu des modifications de l'environnement, et de 20 pour 100.000 habitants dans les autres.
Le premier cas a été décelé en 1977 dans l'arrondissement de Dogbo, département du Couffo, selon le coordonnateur national du Programme national de lutte contre la lèpre et l'ulcère de Buruli (Pnllub), le Dr.Roch Christian Johnson.
Du point de vue épidémiologique, l'ulcère de Buruli est selon les études, la troisième affection mycobactérienne la plus courante chez les sujets immunocompétents, après la tuberculose et la lèpre. Selon les chiffres compilés par l'ONG espagnole à but non lucratif Anesvad qui s'investit dans la lutte contre l'UB, de 1989 à 2003, le nombre de malades dépistés et traités au Bénin a évolué de façon soutenue.
Ainsi, ils sont passés de quatre en 1989 à 822 en 2003. Mais les statistiques récentes sont plus alarmantes et font craindre le pire. Et comble du drame, la maladie s'attaque à la couche juvénile. Plus de 60% des victimes sont âgés de moins de 15 ans. Puis viennent les personnes du troisième âge. C'est-à-dire la base et le sommet de la pyramide des âges de la population en sont les cibles.
Les responsables des quatre centres de dépistage et de traitement de l'UB que compte le pays évoquent tous la nécessité d'augmenter la capacité d'accueil de leurs structures, afin de faire face à l'affluence des malades. 1471 nouveaux cas ont été dépistés de 2003 au 1er semestre 2008 rien que dans le centre de traitement des départements du Mono et du Couffo. La durée de traitement complet varie de six mois à deux ans.
Malheureusement, au Bénin comme en Afrique d'ailleurs, l'Ulcère de Buruli comme toute autre maladie est découvert au stade des complications c'est-à-dire celui d'ulcère. Les malades ne se présentent au centre de traitement qu'au stade avancé de la maladie, après de multiples et vaines tentatives de traitement par des guérisseurs traditionnels. Ce qui explique le nombre croissant de malades enregistré dans les centres spécialisés. Jusqu'en 2004, seul le traitement chirurgical avec ou sans greffe cutanée, était le dernier recours.
Selon le Dr. Yves Barogui, l'unique soin procuré aux malades consistait à tailler les lésions ulcérées, puis à greffer sur les ouvertures de la chair saine. Mais les multiples galeries creusées et remplies de toxine par le microbe vecteur provoquent d'autres ulcères que le chirurgien devait prendre en charge. Une situation «insupportable» pour l'équipe médicale, reconnait M. Barogui, puisqu'un malade pouvait aller au bloc opératoire plusieurs fois.
Du district de Buruli
Affection cutanée provoquée par un germe dénommé Mycobactérium Ulcerans (M. Ulcerans), elle a été observée pour la première fois chez un grand nombre de patients en 1897 en Ouganda dans le district de Buruli, duquel la maladie tient son nom.
Mais ce n'est qu'en 1948 que des chercheurs australiens ont isolé le germe vecteur. C'est une bactérie de la même famille que les Mycobactériums responsables de la tuberculose et de la lèpre. La maladie, très peu connue, est par conséquent, mal notifiée.
La maladie est très répandue dans les zones marécageuses dont le nombre ne cesse de croître, du fait des changements climatiques. Signalé dans 30 pays répartis sur les cinq continents avec un fort taux de prévalence en Océanie, l'UB est répandu dans toute l'Afrique de l'Ouest, une partie de l'Afrique centrale et australe. La Côte-d'Ivoire compte 40% des cas mondiaux.
Depuis 2004, l'Oms a institué une antibiothérapie constituée de rifampicine et de streptomycine. Avec un écouvillon, le médecin arrive à déterminer les limites des lésions sous la peau décollée sous l'effet de la toxine du microbe. Si après quatre semaines de traitement les lésions diminuent de 50%, le médecin le prolonge de quatre autres semaines et la guérison est alors complète. Sinon, un traitement chirurgical complète l'antibiothérapie.
Selon les responsables des centres de traitement, l'antibiothérapie donne des résultats satisfaisants. Elle favorise la guérison presque sans lésion cicatricielle quand il s'agit de cas simples et de limiter les invalidités résultant des amputations ou autres complications de la maladie au stade avancé. Les recherches en cours pour identifier le mode de transmission et mettre au point un traitement préventif donnent l'espoir que l'UB sera maîtrisé, comme bien d'autres maladies telles que la lèpre et la tuberculose.
Au Bénin, l'augmentation constante du nombre de malades dépistés et traités est la preuve des avancées enregistrées dans la lutte anti-buruli. Le système décentralisé de prise en charge des malades, l'implication des guérisseurs traditionnels et surtout des malades guéris dans la sensibilisation des populations exposées, puis la diffusion d'émissions radiotélévisées en langues locales sur la maladie sont autant d'atouts dans la prise en charge des malades et la prévention. Les résultats qui en découlent sont encourageants. Soulignons que la prise en charge des malades est totalement gratuite et le suivi du traitement, intuitu-personae.
Cette stratégie élaborée et mise en œuvre pour contrer la maladie défigurante et invalidante redonne espoir aux victimes et leurs entourages, « otages » de l'immobilisme engendré chez le malade et qui a pour conséquence la mobilisation des autres membres pour l'assister. Si le malade est le bras nourricier de la famille, alors, s'installe la faim. Si c'est un membre non influent, le responsable de la famille est obligé d'arrêter ses activités pour l'assister. Alors, le reste de la famille est pris en otage. En somme, un cercle vicieux duquel le Bénin et les autres pays atteints tentent de s'extirper.
En 1998, une conférence internationale tenue à Yamoussoukro en Côte-d'Ivoire, regroupant les chefs d'Etat ghanéen, ivoirien et béninois, s'est penchée sur le mal. Elle a été sanctionnée par la déclaration dite de Yamoussoukro attirant l'attention des décideurs sur l'urgence de la prise en charge des victimes, la sensibilisation et la mobilisation des ressources.
En mars prochain, un séminaire sous-régional prévu pour se tenir au Bénin, fera entre autres, le bilan de la lutte contre la maladie.
ABP/BTM