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Edition du 26/01/2010
 
BENIN/SANTE : Eléphantiasis : Une épée de Damoclès sur la tête des Béninois

(Par Brigitte Tchibozo-Massou)

La filariose lymphatique communément appelée Eléphantiasis constitue un véritable problème de santé publique au Bénin. Maladie sournoise dite d'accumulation du fait de la longue durée d'incubation qui la caractérise, la filariose lymphatique touche une importante frange de la population béninoise qui, faute de soins adéquats et par ricochet, mis au banc de la société,  ne sait à quel saint se vouer. Ces individus qui, comme la majorité des Béninois ignorent ce qui leur arrive, se cachent ou plutôt cachent leurs « grosses jambes »  ou « leurs scrotums enflés » de peur d'être la risée des autres.

Pourtant, les deux tiers des unités administratives, c'est-à-dire les communes du Bénin sont déclarés endémiques à la pathologie suite aux diverses enquêtes menées sur la maladie par le Programme national de lutte contre les maladies transmissibles (Pnlmt) du ministère béninois de la Santé.  Mais il n'est pas rare de croiser sur son chemin une personne atteinte de cette infection, où que l'on soit au Bénin. 

Le saviez-vous ?

L'éléphantiasis est une maladie transmissible mais non contagieuse, causée par la piqûre sur une longue période, de moustique du même type de celui du paludisme. L'incubation peut durer deux ans.  Elle affecte spécifiquement l'homme. A chaque piqûre, se déposent dans les vaisseaux sanguins et lymphatiques des vers parasites filiformes. Les femelles libèrent dans l'organisme  des millions de petits qui seront à leur tour, par la piqûre des moustiques, transportés et transmis à des  sujets sains en lesquels ils se développeront.

Mais tant qu'il n'y a pas accumulation de piqûres, donc de ces vers dans l'organisme, l'on ne développe pas la maladie. L'éléphantiasis attaque les membres et les organes génitaux. Il y a également les reins et le système lymphatique qui sont atteints.

Les vers appelés filaires, bouchent les vaisseaux lymphatiques; la lymphe s'accumule, la peau se dénature, s'épaissit et se durcit.

La maladie se manifeste par des lésions génitales. Elle provoque la fièvre dite filiarienne, elle-même causée par des infections aigües des parties atteintes.

On parle de l'éléphantiasis du scrotum et du pénis chez l'homme et de l'éléphantiasis du sein et de la vulve chez la femme. Les examens médicaux montrent des lésions au niveau de ces organes.

C'est une maladie invalidante. Son traitement est aléatoire et nécessite une chirurgie lourde et coûteuse. En somme, on ne guérit pas de son éléphantiasis.

L'éléphantiasis est une maladie de la pauvreté. Elle se développe dans les zones insalubres et gagne du terrain ces derniers temps, avec l'expansion des taudis, surtout en Afrique.

Depuis 2002, le Bénin s'est doté d'un plan d'élimination de la filariose lymphatique. Ce plan dont la mise en œuvre a démarré sur des chapeaux de roue grâce au soutien financier de l'OMS et parce que bénéficiant du matériel du Programme national de lutte contre l'onchocercose, est depuis un certain temps en souffrance et mise en veilleuse, faute de volonté politique. Au fait, il est victime de l'intérêt accordé aux maladies directement contagieuses telles que le Vih/sida, la tuberculose et autres.  Elaboré après la réalisation de la cartographie nationale de la maladie en 2000,  le plan comporte deux volets qui, quoique bien conçus, ont été à peine mis en exécution. « En effet, le volet Distribution de Masse de Médicaments qui vise l'interruption de la transmission de la maladie n'a pas bénéficié d'un plan d'extension régulier ; les autres activités de soutien à ce volet à savoir la supervision, le monitoring et l'évaluation d'impact n'ont pas connu de réelle mise en œuvre »,  peut-on lire dans un document mis à notre disposition par le Dr. Franck Sitondji, médecin, spécialiste en santé publique et coordonnateur adjoint du Pnlmt. La conséquence de cet état de chose est que la maladie continue de faire chaque jour de nouvelles victimes sur les terrains fertiles que sont les zones endémiques. Les médicaments en question sont l'ivermectine et l'albendazole qui ont une action destructrice sur les filaires.  

Selon le Dr. Sitondji, le 2ème volet du plan a connu un sort plus malheureux. Depuis sa conception en 2002, il attend patiemment dans les placards sa mise en  œuvre. Il devrait lutter contre la morbidité de la maladie.  

Au cours de l'année 2009, le plan d'élimination de la filariose lymphatique a été calqué sur le model proposé par l'OMS.

Des chiffres qui font froid dans le dos

Cinquante communes sur les 77 que compte le Bénin sont déclarées endémiques. Quatre millions de Béninois sont exposés à la maladie. Ces chiffres ont été obtenus à la faveur d'une enquête nationale réalisée en 2000 par le Pnlmt pour déterminer la prévalence de la maladie dans le pays.  Soixante-six villages éparpillés dans tout le Bénin étaient ciblés pour l'étude. En tout, 5184 personnes dont 2304 hommes, soit 44,44 %  et 2880 femmes, soit 55,56% ont été enquêtées. 109 des individus enquêtés étaient positives au test de dépistage de l'éléphantiasis, soit une prévalence générale de 2,10%.  102 hommes sur les 2304 examinées (4,4%) ont présenté un gonflement de l'enveloppe des testicules ou scrotum. 17 autres personnes présentaient un éléphantiasis, donc 0,3%.

Si la prévalence globale était de 2,03%, elle était de 3,03% chez les hommes contre 1,35% chez les femmes. Toutefois, elle variait de 0  à 12,5 % selon les villages, selon les données recueillies en 2002.

Les départements à forts taux de prévalence étaient par ordre de prépondérance, le Mono et le Couffo où 100% des villages (6 sur 6)  sont déclarés endémiques; l'Ouémé et Plateau avec 6 sur 7, soit 85,71% de villages enquêtés; le Zou et les Collines comptant 58,33%, soit sept sur 12 des villages et enfin l'Atacora et la Donga avec cinq sur les quinze, soit 33,3% des villages enquêtés. Le critère principal retenu était qu'il suffisait de détecter un seul malade dans une zone pour qu'elle soit déclarée endémique. Ce critère se justifie quand on sait que la majorité des malades n'a jamais été admise dans un centre de santé.

En 2009, M. Sitondji a conduit une mission d'indentification et de confirmation des cas de filariose lymphatique compliqués dans la zone sanitaire de Aplahoué-Dogbo-Djakotomey. Cette mission a décelé 33 cas de boursouflure du scrotum et 104 cas de lymphoedèmes.

Au marché Dantokpa de Cotonou, nous avons croisé un malade de la filariose lymphatique qui est un habitué des lieux. Entre temps portefaix, il a cessé ses activités lucratives car frappé d'invalidité du fait de sa maladie. Son pied gauche fait trois fois le diamètre de son pied droit. Très embêté, il est réduit presqu'à  la mendicité mais se trouve parfois obligé de transporter de petits colis pour se nourrir quand la générosité des autres se fait attendre.

Approché, il dit ne s'être jamais présenté dans un centre de santé pour se faire prendre en charge. Mais il se dit intransigeant sur la propreté et l'hygiène corporelle. Et cela se lit sur sa personne.

Or les préalables pour la prise en charge des malades et la protection des populations saines sont déjà définis et n'attendent que le financement pour être mis en œuvre.

Protection des sujets sains et prise en charge des malades

Selon M. Sitondji, pour arrêter la transmission de la filariose lymphatique et en arriver à son élimination, il faut distribuer massivement l'ivermectine et l'albendazole à tous les sujets âgés de 05 ans et plus, c'est-à-dire quelque 80% de la population béninoise. La 1ère campagne de distribution de ces médicaments a eu lieu en 2002 dans les départements du Mono et du Couffo où le plus fort taux d'endémicité a été enregistré. Mais cette activité qui devrait s'étendre à tous le territoire national s'est arrêtée jusque-là à quelques communes, faute de soutien financier. Ainsi, à ce jour, certaines régions ont eu droit à six tours de distribution, d'autres à un nombre inférieur car abandonnées par la suite, tandis que certaines n'ont jamais été prises en compte par l'opération. Pire, aucune étude sérieuse de l'impact du traitement sur la vingtaine de communes ayant enregistré cinq à six campagnes n'a été faite.  

En ce qui concerne la prise en charge des cas avérés, M. Sitondji se désole de ce que rien n'a été fait dans ce domaine. La formation de spécialistes prévue dans le plan de lutte contre la maladie a été plusieurs fois reportée sans qu'on ne puisse prédire sa date de démarrage.

Que faire ?

Les responsables en charge du programme ne désespèrent pas pour autant.

Ils comptent démarrer les activités de prise en charge des malades et poursuivre l'évaluation de l'impact des traitements déjà faits en 2010. L'extension des différentes activités à toutes les communes est aussi envisagée. Tout ceci avec l'appui de l'Usaid en direction duquel un plaidoyer a été fait.

Aux sujets sains, Dr. Sitondji conseille de dormir sous moustiquaire imprégnées et d'être rigoureux en ce qui concerne la propreté de leur environnement, celle corporelle et l'hygiène pour éviter la maladie. Ces conseils sont valables aussi pour les sujets déjà atteints qui en plus, doivent éviter comme c'est souvent le cas, de rejeter et négliger les parties atteintes de leurs corps. Ce rejet provoque la greffe spontanée et progressive de champignons souvent sur les pieds, ce qui complique le tableau. Mais cet optimisme cache une réalité : le manque de la volonté politique. A en croire M. Sitondji, toutes les initiatives prises pour attirer l'attention des autorités n'ont pas abouti.

Quant à nous, nous suggérons que les priorités nationales soient redéfinies. Si le Bénin a besoin de sujets sains pour se développer, alors les autorités doivent pouvoir préserver la santé des citoyens. La médecine préventive est toujours plus facile à appliquer et est toujours plus concluante. C'est cela que nous, pays démuni qui faisons la politique de la main tendue devons prioriser pour ne point distraire les ressources dans les futilités. Dans ce cas d'espèce, nous pensons que l'on peut mettre aisément en œuvre le plan de lutte contre l'éléphantiasis, en installant dans les régions endémiques des relais qui se chargeront d'identifier et de conduire vers les centres de santé les sujets suspects. Ces derniers seront renvoyés  par un infirmier dans des centres spécialisés de prise en charge comme c'est le cas pour l'ulcère de Buruli et la tuberculose. En ce qui concerne la prévention, l'expertise existe déjà au Pnlmt.

ABP/BTM

 
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